L'INSTANT DÉMESURÉ

poésie


de Gertrude MILLAIRE


*     *     *     *     *




IMPOSSIBLE LARGE
D'UN RÊVE À MA VOILURE




FRAGILITÉ DU NON-DIT

Vestige d'un reflux
le mot tangue
sur une mer trop houleuse
se repose enfin
telle une épave
sur la plage désertée

à jamais captif d'un écho
il dévore des silences
prisonniers dans les gorges
comme des murmures
à fleur de peau

la fragilité des heures s'allonge
sur le vide de l'absente
retenue à contretemps
par le coeur agité
sur les routes parallèles
d'une inaccessible rencontre

attente futile
à la croisée du regard



LA VAGUE

En plein coeur
d'une mer déchaînée
une vague fracasse mon coeur
contre sa mouvance

au loin
une tempête charrie mon silence
au-delà du rêve
jusqu'aux mémoires englouties
des amours agitées

mirage fantosmique
dans l'ombre de l'absente



ATTENTE

Elle n'est pas venue...
Dès le jour naissant, l'attente s'est installée, une attente suave et douce qui se nourrissait de ma naïveté et de ma fragilité. Toute la journée à m'enrubanner l'âme, le coeur fébrile bondissant au moindre craquement. Peu à peu, tout mon être devenait attente et le jour glissa sur la nuit. Moi, j'attendais toujours, le coeur froissé, mais l'âme espérante, toutes mes fibres en état d'alerte. Mon regard s'est ennuagé et ma lunette s'est embuée. La nuit s'installa noire et sans lune; elle n'est pas venue...



VIE ENSABLÉE

Comme une mer
porte sa vague
je te porterai en moi
toute une vie
toute une vie accrochée
aux heures silencieuses
nourrie par la présence de ton pas
quand l'absence délire

je te porterai en moi
toute une vie
comme folie délirante
et mes mots emmêlés
s'accorderont au rêve
sur un air indompté



ENVOL

Ce givre sur mon aile
déchire mes appels au large
cet impossible large
d'un rêve à ma voilure
plongé dans l'impossible
et là
pour y rester



PHARE

Toute cette brume autour de la lumière
venue éteindre le phare
d'une nuit à la dérive

et gîte le bateau
ce naufrage de l'âme
échouée sur l'indifférence
sur le salin de la folie
qu'engendrent les mauvais jours

trop sombre est ce phare
dans la déroute
trop denses
ces bas-fonds intimes



JE SUIS D'AILLEURS

Quelle est cette déchirure
qu'en moi je porte
comme un sommeil

un geste
un mot
un quotidien
un rien l'éveille
dans cet ailleurs étrange
quand le souffle m'étrangle
quand la douleur couche dans mon lit

la lune s'attarde
les fleurs aussi
moi de nulle part
elles d'ailleurs



L'IMPOSSIBLE

Le corps éclaté en mille frissons
s'éparpille dans la tempête
quand le coeur se fait caressant
dans la fragilité des yeux
jusqu'au mur enténébré de mon âme
abandonnée au hasard

la raison se tient à l'ombre
d'un amour dilaté



PRÉSENCE SILENCIEUSE

Inspirée par l'écho
une présence souffle
sur la peau de l'âme
discrètement
sans forme
inodore
sans couleur
elle résonne sur le coeur
répand minuscules
ses poussières d'or
sur le silence
effarouché



JUSTE À CÔTÉ

Le silence éclate en plein soleil
les étoiles se taisent
devant l'invincible remous
d'une mer en mouvance

en lambeaux
ma nuit s'étire
jusqu'à l'autre galaxie
se faufile à travers
l'interminable présence
des pas effacés
tout contre le figé de l'attente
dans l'ailleurs étoilé
de mon rêve
ou dans la ville d'à-côté



COMME UNE VAGUE
ESPÉRANTE
EN VOYAGE




MISE AU POINT

Le monde est vide
au bout de la nuit
le monde est vide
quand on ferme les yeux
pour mieux bercer l'ennui
le monde est vide
comme une vie sèche
au bout de la vie

le monde est plein
quand la mer berce le soleil
entre ses vagues
le monde est plein
quand mes yeux cultivent des fleurs
dans vos regards illuminés
le monde est plein
quand on s'endort sur le vide
quand la vie respire la vie
à plein nez



JOUR FRAGILE

Entachées d'indifférence
de longues traînées de nuages
effilochés
voyagent dans l'innocence d'un enfant

la nuit se referme
sur son pas incertain
qu'effleure un rêve fou
au rythme cadencé
de son imaginaire

sous un ciel troué
son oeil scintille
d'une tendresse mendiée
que les silences n'apaisent pas



ENRACINÉE

Forte et fière
une fleur fragile
tient tête
aux pires tempêtes
de mon coeur déserté

enracinées à mes rêves
ses couleurs libertaires
ordonnent des douceurs
et parfument le désir
de mon âme exilée



FÉERIE

La féerie du paysage
voyage dans mes yeux
ses trop douces couleurs d'hiver
me dévisagent au tournant de la route
ne tiennent pas dans mes poches
déborde le regard

l'euphorie s'apprivoise
et je bois à grandes lampées
l'aujourd'hui
ce crac du retour!



NEIGE DE NUIT

Durant la nuit
il a neigé sur mes rêves
il a neigé aussi sur les rameaux de mon âme
elle frissonne
recroquevillée dans un suaire
de givre

pendant que l'amour
s'installe à demeure
mon corps
dans ses fièvres
sue



AVANT-PREMIÈRE

Chaussée de bottines printanières
la route se rue sur ma Jeep
quand les détours font obstacle
aux mouvements chaotiques
asphaltés
ses humeurs de dégel

halluciné
l'hiver doucement colore
les pages trop blanches
de l'oeil
en attente de l'éveil



UN AUTRE

En dièse sur ma route
l'esprit joue de grands airs orageux
symphonies de caillots
détachés des artères
d'une présence injectée
dans le rauque du soir

un message sous la langue
pour reprendre conscience



PRESQUE TROP

Un bleu
presque trop bleu
enveloppait mes départs
trop fragiles
écartelés entre
l'éloignement d'un ami
et la proximité de l'âme

un retour fait
de recommencements



ET LE SILENCE

Au coeur des mots
la vie apprend à vivre le silence
toute une vie
au coeur de l'errance
d'une muette et vive mer
en allée au coeur de la nuit
toute une vie
dans la démence du coeur
venue rêver son absence
en ce désert interdit
quand les étoiles même se taisent
et se lovent
au creux du mot amour



BOUSCULADE

Plein de mots
trop de mots sous la peau fertile
quand le coeur fait miroiter
une mer tremblotante
quand sa vague berce
l'ivresse du rêve
quand la passion a des vertiges
quand la nuit traverse les nuits
dans le silence étouffé des mots
quand la beauté cherche la main
inaccessible du départ
quand le regard vient au secours
du geste
quand le corps vient s'asseoir
au pied de l'escalier



RENCONTRE

Enroulée dans mon arc-en-ciel
je dérive sur la tendresse
comme une vague espérante
en voyage
dans le regard endimanché
de l'autre
à la rencontre d'une fleur sauvage
ivre
accoudée à l'âme
comme une promesse d'amitié



REGARD

À force de voyager dans l'azur
l'oeil traverse l'infini
sans chercher à voir ce qui se cache derrière
sans apercevoir dans l'ombre
la passagère qui déshabille l'instant

elle file dans ma mémoire secrète
très loin
très loin du rêve incandescent
qui pénètre l'insoutenable mensonge
de très loin elle scrute
on ne sait quoi
elle cherche des lumières
des choses qui brillent
des trucs grands ouverts sur l'immensité
des objets perdus sur le terrain de l'irréel
peut-être enfouis
à tout jamais



CHORÉGRAPHIE DE L'ÂME
AU RYTHME DES AILES
COMME UNE COULÉE D'AMOUR




L'ÉCHAPPÉE

Une vague... une marée...
un fleuve à naviguer
un grain... de sable
un grain... de beauté
échappée au pied d'une montagne...
un ami à rencontrer
en voyage
vers l'éternité



MUSIQUES SAUVAGES

À la lueur des mots
le velouté de l'attente illumine
les parois déboutonnées de la vie
à la dérive
sur les rochers poreux
de l'indécence
quand les musiques résonnent
désertiques
sous un ciel dément



PRINTEMPS D'ICI

J'ai vu plein plein
de couleurs neuves

sais-tu que le saule noir
s'est revêtue de sa jupette vert tendre
que le saule pleureur toujours un peu échevelé
dans sa belle chevelure d'ange
s'amuse avec les caresses du vent
sais-tu que le chêne
couvert de boutons
sous son air fort et viril
se sent tout timide
sais-tu que l'érable
chic adolescent
à peine bourgeonne-t-il
que déjà le mélèze
s'habille de frous-frous
l'oeil désapprobateur
le sapin trop pudique
allonge une fois de plus
sa robe éternelle
sais-tu que le cerisier
se marie en robe blanche
toute fleurie
que merisiers pommiers
et quelques amis fruitiers
jouent à la bouquetière
parfumée
non ! je n'ai pas vu le lilas
sa robe est encore
chez le couturier
mais j'ai vu plein
plein de couleurs neuves

as-tu vu les oiseaux
ils viennent sûrement pour la noce
plumages colorés
langage soigné
tiens ! en voilà un
tout de jaune vêtu
serait-ce le chef d'orchestre?
tout est neuf !... tout revit !
c'est mon printemps

je suis saule
saule pleureur exposé aux caprices du vent
mon regard droit et haut
perce le bleu
trop bleu d'un ciel trop pur
j'entends rire le vent
j'entends mon rire dans le vent
m'entends-tu rire?
entends-tu le vent ?



EFFERVESCENCE

Enrobée dans son armure
de fines dentelles
une présence fluide et sauvage
caresse la peau de l'hiver
et sème la débâcle
ses ardeurs
jusqu'au flanc de mon âme

une montée de sève bouillonne
et rêve d'une tire trop blonde
étendue sur le coeur printanier



AVEUGLANTE BEAUTÉ

Elle voyage toujours dans mon regard
comme un instant démesuré
ses traînées filantes
retombées dans le paysage voisin
pour faire vibrer les absences
à l'orée des nuits survoltées

une présence
un soupçon d'éternité
sur l'âme
me surveille
incendiaire



D'AVRIL QUI S'AMUSE

Feu vert tendre
d'un départ fragile
les noeuds s'entrecroisent
dans les gorges silencieuses
au déclin de la route
accolée au flanc
d'un blanc cassé

le ciel se grise
d'une volée d'outardes
chorégraphie de l'âme
au rythme ailé
comme une coulée d'amour
sur les pentes sucrées
ce vertige
que j'attends



GUITARE AMOUREUSE

Quand l'âme échoue sur les cordes brisées
une guitare danse
le coeur déraille
vient taire les silences de la nuit

pas même une plainte
pas même son écho
ne peut étouffer la voix rauque
d'un amour inaudible



NUIT DÉSACCORDÉE

Il y a des nuits comme ça
des nuits sans lune
où les fleurs gonflées
dans la chaleur de l'attente
imaginent une présence
devant les fenêtres closes

désaccordé
le coeur dessine sur les murs
le silence d'une amitié frileuse
répandue dans le satiné d'un espace
trop lourd
qu'un rayon soudain
illumine



RÉALITÉ RÊVÉE

De chamaille
en bousculade
de tiraillement
en défaite
ils sont tous là
mes mots
désarticulés, emmurés
barricadés, désordonnés
prisonniers de la marée
fragiles, effilochés
usés, fatigués
éclatés
sous la violence distincte
d'une louve
inassouvie



FLAMBÉE

À fleur d'eau
l'amour au long cours
sillonne ma chair brûlante
croise dans mon regard ivre
une beauté que je ne puis pas prendre

que l'on me touche
que l'on m'effleure
que l'on allume le désir
que mon oeil flamboie
que ma main frôle la pointe des mots
dans un corps à corps
éclaté en murmures



ÉQUILIBRE

Cachée derrière un sommeil
je mijote des rêves sur le carreau du destin
en équilibre sur les mots
échoués aux pieds des convives endormis

la raison détraque le bleu des jours
pleure sur l'ennui
au creux de vos mains piégées

ce délire déploie ses ailes
quand l'amour se repose
sur le murmure étouffé de vos vies



PARFUM

Déshabillée
la main promeneuse
sillonne l'odeur musquée
du bouillonnement des chairs

à fleur de peau
à fleur de mot
le corps s'agrippe à l'ivresse
des vendanges tant désirées



ABANDON

Au fond de l'oeil
l'étoile des mers irradie mon âme
cristalline
retenue jusqu'à risée montante
à fleur d'eau

dans l'errance
le vent s'enroule de délires
quand le corps s'agite
dans les empreintes en détresse
d'une barque
abandonnée sur l'autre rive



CONTRE-VAGUE

Sur l'inconnu des mers
renversées
un désir insatiable
écume ses humeurs
sous l'oeil déluré
de la nuit
ses dentelles étoilées
à l'aurore criblée
du reflet frémissant
de l'éveil



ÉCHO DU RÊVE

Dans la rondeur de la nuit
vacille la forme irraisonnable d'un sourire
dans l'ombre mouvante d'une âme
à peine éclose
l'entraîne dans la phosphorescence
des aurores boréales

étrange lueur d'étoiles
qui s'abat sur le coeur
cet échappé en partance
vers l'écho parfumé du rêve



À DOS DE COMÈTE

Prisonnière
l'âme délire dans le vague du corps
affolée
détraquée
quand sa nuit voyage
à dos de comète

son pas danse
sautille
s'arrête au soupir
à portée du trémolo



DOUBLE TOUR

La tête emmêlée dans tes rêves
me suis laissé glisser sur les pentes étales
de tes courbes
et j'ai affronté
tellement de mots étranglés dans ma gorge
tellement de regards prisonniers dans mes yeux
tellement d'étreintes retenues dans mes bras
tellement de battements étouffés sur la pierre silencieuse
tellement d'amour enfermé à double tour dans cette absence
que si tu ne veux pas mourir d'une overdose
il te faudra une aire de temps suffisamment grande
pour pouvoir absorber ma folie des grands jours



SURCHARGE

Le coeur ne bat plus
il court le marathon sur le faîte des arbres
dynamise les gestes
d'une nuit en orbite
autour des plaisirs enfiévrés

à bout de souffle
la raison décline
surcharge d'amour
pourtant si près



ARPÈGE

En haillons
entachés de haine
ils sont venus égratigner la grève
ont laissé une saignée d'amertume séchée

à petits
pas mon âme s'en est allée châtouiller les vallons endormis
sous la brume doucereuse
là où le vent effeuille nos solitudes
dans le bruissement de nos présences
là où l'écho répond à l'arpège des fragilités
là où les rivières inaccessibles
leurs courbes trop franches
emprisonnent le tumulte des désirs inassouvis
là où le rêve surchauffe l'imaginaire
là où les yeux
gorgés de soleil
s'éclatent en arc-en-ciel
là où la couleur des larmes rieuses
strie l'âme amoureuse



MI-NUIT

Sur l'herbe endormie
je hisse ma jeunesse attardée
au mât frileux de ma barque amoureuse
grand largue que le vent emporte
loin des plages mensongères
où le sable nourrit les pas
des systèmes trop guerriers

veilleur fou
la mi-nuit veille sur mes rêves
ses virées stellaires
lueur fugitive
vers l'oeil ouvert de l'horizon

en équilibre sur la barre du jour
je respire saline
le rire éclaté en fleur de corail
quand mon âme s'abreuve
à la mamelle des mots

dans l'instant
je caresse le soleil
à ma proue



ÂME FRILEUSE

Eh! toi qui vas par là
as-tu vu mon âme me quitter ce matin
quelqu'un l'a vue rôder dans ta rue
presque nue
chaussée de ton regard
une étreinte pour manteau
je m'inquiète pour elle

a-t-on idée de se promener
comme ça sous la pluie
fiévreuse en plein délire
comme un désir à vif
qui enflamme les alentours

si tu la vois
mets-la au lit
borde-la
donne-lui à boire tes rimes libérées

à même tes courbes
que ses lèvres s'abreuvent à la source
de ce galbe dessiné
au creux de sa main
prends-en un tendre soin
elle dérive tremblotante
sur l'amour



COLÈRE FLUIDE DANS LA BAIE

Bruit déchaîné de l'eau en colère
court libre effrontément dans les rues
emportées par la démence
ses arbres éclatés
dans la boue des cervelles
accrochées à l'intime regard des foules

les nerfs à fleur d'eau craquent
sur les routes angoissées
par la douleur qui se renverse
sur le parquet des gîtes
d'âmes errantes
dépossédées

en plein ciel
les écluses enrobent
les rires autrefois permis
devant l'éternité des lits
détournés
par la répression
des machines enivrées leu
rs super mouvements
en couleur
aujourd'hui délavés

juillet 1996



VIRAGE

Déchirure
déchiqueture
quand le verbe grince
devant l'être
effrité
solitudes en veilleuse
en observation
des médecines théoriques
les errances statistiques
sur papier raffiné
quand nos rages veillent
impuissantes
aphones
craquement de vie désarticulée
humiliée par ce cancer des vaches folles
quand ses métastases bureaucratiques
s'agglutinent aux fragilités
endormies
tristement
dans leur lit

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Complet - No Vacancy


© Éditions En Marge
Dépôt légal / octobre 1996
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Bibliothèque nationale du Canada
ISBN 2-921818-04-3

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