Extrait du livre d'Hector Legros, Sainte-Cécile de La-Pêche, Masham, Comté de Gatineau, pp.42-44.
L'époque troublée où il "n'y avait pas de Dieu" dans les chantiers de Bytown, posséda son héros, son chevalier errant, son bon géant, terreur des méchants et recours des bons : il s'appelait Jos. Montferrand. Il naquit à Montréal en 1802 au faubourg St-Laurent. Ses parents, qui lui avaient transmis au physique une force herculéenne et au moral un bon caractère, s'occupèrent de lui procurer une éducation fortement chrétienne, et toute sa vie, il garda l'empreinte du milieu de son enfance. À vingt ans, il s'engagea au service de la compagnie du Nord-Ouest qui, outre le monopole des fourrures dans la vallée de l'Outaouais, possédait divers établissements. De 1832 à 1840 il fut contremaître dans les forêts au nord de l'Outaouais, puis à partir de cette année, il dirigea la descente des " trains de bois " sur la rivière jusqu'à Montréal et, de là, à Québec sur le St-Laurent.
Ses fonctions l'obligeaient à une vie de continuels déplacements. Obligé de vivre dans les hôtels, il entrait en relation avec toutes sortes de gens. À une époque où l'on admirait avec passion la force et le courage physiques, il eut souvent l'occasion de faire montre de sa vigueur. On aurait tort, cependant, de voir en lui une sorte de matamore provoquant, ivrogne et querelleur. Son esprit religieux, sa sobriété en faisaient un homme calme et d'un commerce facile. À ceux qui raillaient sa répugnance à se battre, il disait : "J'ai promis à ma mère et à la Sainte Vierge de n'agir que si je voyais une chose mauvaise, un tort, une insulte imméritée ou un "fort opprimant le faible." Il dut, malgré cela, intervenir très souvent et faire sentir à bien des arrogants la force de ses bras, la dureté de son poing et la souplesse de sa botte. Nous n'en finirions point de raconter les défis qu'il reçut et les leçons qu'il donna aux impudents qui le provoquèrent. Glanons seulement les incidents les plus célèbres.
Montferrand et les '' Chêneurs ''.
On raconte qu'un jour, en 1829, plus de cent cinquante "shiners ou chêneurs" s'étaient mis en embuscade, du côté de Hull, à l'extrémité du pont, qui est suspendu sur la décharge de la cataracte. Montferrand, qui avait conçu des soupçons, demanda à une femme dont l'échoppe se trouvait à la tête du pont, du côté de Bytown, s'il y avait du monde dans le voisinage, et sur sa réponse négative, il partit seul pour traverser. À peine rendu au milieu du trajet, l'ennemi se précipita au-devant de lui. Il voulut fuir, mais la femme avait refermé la porte du pont. Les shiners brandissaient des gourdins et proféraient des menaces en s'excitant les uns les autres. Montferrand fit quelques enjambées rapides pour se rapprocher du groupe des agresseurs; ceux-ci s'arrêtèrent un instant, mais l'un d'eux, plus exposé, tomba aux mains du canadien, qui le saisit par les pieds et s'en fit une massue avec laquelle il coucha par terre le premier rang; puis, ramassant ces malheureux comme des poupées, il les lanca, à droite et à gauche, dans les bouillons blancs de la rivière. Au moment de l'attaque, Montferrand avait invoqué la Sainte Vierge et fait le signe de la croix. L'un des shineurs culbutés se releva sur ses genoux et, au moment où la formidable poigne du géant allait lui faire subir le sort des autres, il décrivit sur sa personne, avec un air suppliant, le signe de la croix. "Passe derrière", lui dit Montferrand, qui, sans tarder, bondit de nouveau en avant et recommença à abattre des hommes. La scène était horrible. Le sang coulait du parapet dans la rivière. Une foule de gens, rassemblés sur le rivage de Hull, regardaient détaler les shineurs, qui s'enfuyaient par la route d'Aylmer. Montferrand venait de passer le pont comme il passait partout : en vainqueur.
La carte de visite de Montferrand
J'emprunte à M. Montpetit la substance de l'anecdote suivante : Un jour, Montferrand avait invité plusieurs de ses hommes à se désaltérer dans un petit hôtel bien tenu. Il fut étonné, en entrant, de voir que les figures du personnel de la maison n'étaient plus les mêmes. L'ancien propriétaire avait changé de résidence.
-Pardonnez-moi, madame, dit-il à une jolie femme qui tenait le comptoir. Autrefois, on me connaissait ici. En ce moment, je n'ai pas de monnaie, et je me retire.
-Restez, monsieur, avec vos amis; sans savoir qui vous êtes, je vous crois homme d'honneur. Faites-vous servir.
On profita de la permission. Montferrand entama une causette avec la nouvelle maîtresse du logis. Avant de partir, il la remercia de son obligeance, puis, se placant au milieu de la salle, il s'enleva d'un vigoureux coup de jarret, marqua les clous de sa botte sur le plafond, et, avec une grâce parfaite: "Voici, madame, ma carte de visite; vous pourrez la montrer à vos clients: je me nomme Montferrand. " La "signature" du colosse a fait une partie de la fortune de la belle hôtelière. On venait la voir de dix lieues à la ronde.
Ayant acquis une fortune rondelette, Montferrand se retira de l'activité en 1856. Bon voisin, il coula des jours paisibles, regrettant d'avoir vécu à une époque de troubles et d'avoir acquis une réputation issue en quelque sorte de la violence et de la force brutale. Il mourut à Montrnal en 1864
Article intégral de Jacques Gouin, " JOS. MONTFERRAND : Histoire, légende et symbole ".- Asticou .- no 3 (juillet 1969).- Société d'histoire de l'Outaouais .- pp.5-9.
À l'occasion du 3e Festival annuel des " Raftsmen " et de l'ouverture récente de la Taverne des Raftsmen, à Hull, nous avons cru opportun et utile de rappeler la mémoire d'un personnage à la fois historique, légendaire et symbolique de notre région outaouaise. Il s'agit, bien sûr, de Jos. Montferrand. Nous disons bien un personnage « historique », « légendaire » et « symbolique », car certains semblent se demander encore si Jos. Montterrand a bel et bien existé; d'autres ne voient en lui qu'une figure légendaire ; d'autres enfin s'interrogent sérieusement sur sa résonance symbolique.
Examinons donc, dans l'ordre, les faits historiques d'abord. La source la plus sûre, à cet égard, semble être l'ouvrage de Benjamin Sulte, publié en 1924 (1). D'après Sulte, le premier ancêtre au Canada de Joseph Montferrand aurait été François Favre dit Montferrand, soldat de l'armée de Lévis, né en 1715 à Montferrand, dans le diocèse de Lannoy, en Flandre. Établi d'abord à l'île Dupas, François Favre dit Montferrand s'installa bientôt à Montréal où il ouvrit une salle d'escrime très fréquentée.
Une première légende rapporte que, le 1er janvier 1776, à l'Hôtel des Trois-Rois, lors d'une querelle entre soldats américains et François Favre, celui-ci fit maison nette, augurant ainsi de la bonne façon la carrière de son petit-fils.
En 1760, François Favre dit Montferrand se mariait à Sorel, à l'âge de quarante-cinq ans. Un fils, François-Joseph, naissait en 1772. En 1788, ce fils s'engageait dans la Compagnie du Nord-Ouest, alors rivale de la Hudson Bay Company. Il amassa une fortune assez rondelette qui lui permit de finir ses jours dans l'aisance.
Son fils Joseph, mieux connu sous le nom de Jos. Montferrand, naquit à Montréal le 25 octobre 1802, rue des Allemands, dans une maison qui fut incendiée en 1852. C'est l'abbé J.-L.-M. Sauvage, du Séminaire Saint-Sulpice, qui lui fit faire sa première communion. Jos. Montferrand fut élevé dans le faubourg Saint-Laurent, à deux pas du Fort-Tuyau et du Coin-Flambant, deux tavernes situées à l'angle des rues Lagauchetière et Cadieux, où, vers 1820, I'on se battait souvent à la boxe. Jos. Montferrand fut d'abord charretier. En 1823, un an après la mort de sa mère, il entrait au service de la Compagnie du Nord-Ouest, qui venait enfin de se joindre à la Hudson Bay Company, après des années de rivalité, ponctuées souvent d'échauffourées sanglantes. En 1827, à l'âge de 25 ans, Jos. Montferrand quittait la Compagnie du Nord-Ouest pour entrer au service de Joseph Moore, qui exploitait alors des coupes de bois sur la rivière du Nord; il fut conducteur en chef pendant deux ans. En 1829, il passait au service de MM. Bowman et McGill, riches marchands de bois. Ce fut son premier voyage en haut de l'Outaouais, où il devait désormais régner en maître pendant trente ans, et où il sera « conducteur d'hommes, défenseur des siens et redresseur de torts ». (E.-Z. Massicotte, Les athlètes canadiens.)
Voici comment Sulte décrit la scène qui attendait Jos. Montferrand dans la région outaouaise: « Un champ de combat, vaste et curieux à étudier, c'était la vallée de l'Ottawa, de 1806 à 1850 [1806, année où le premier radeau descendit l'Outaouais]. Montferrand l'a parcouru en dominateur et son histoire est intimement liée à cette région du pays. De Montréal à Hull,... Ies habitations étaient clairsemées... Ie droit du plus fort prévalait partout... en peu d'années, il devint le protecteur attitré des Canadiens [français] de l'Ottawa. »
Avant d'évoquer les exploits de notre héros, exploits qui ressortissent le plus souvent à la légende qu'à l'histoire, examinons le portrait physique et moral de Jos. Montferrand, tel que nous l'a laissé Sulte: « La beauté de sa figure, I'aimable expression de ses traits, la grâce de toute sa personne, la jovialité de sa conversation en faisaient l'un des hommes les plus captivants et les plus polis de l'époque, mais il parlait toujours avec hauteur et mépris de ceux qui tentaient de se faire une renommée par des bravades. » Haut de 6 pieds et 4 pouces, Jos. Montferrand avait, rapporte Sulte de grands yeux bleus, les cheveux blond foncé, le teint clair et les joues rosées. « Danseur incomparable, précise Sulte, un peu poseur comme tous les beaux garçons... À table, gai et poli, à la mode des anciens seigneurs. » Sulte conclut: « La postérité se tromperait grandement si elle en faisait un hercule mal dégrossi, avide de luttes et rude envers les autres comme il l'était parfois pour lui-même... Il y avait un fonds de chevalerie dans son coeur et dans son imagination. Au Moyen-Âge, il eût porté la lance et la hache d'armes avec éclat, pour Dieu, sa dame et son roi. »
Jos. Montferrand épousa Esther Bertrand en 1862, dont il eut un seul fils, Joseph-Louis, qui naquit après sa mort. Celui-ci épousa Agnès Fournier en 1884, et mourut en 1896 à 31 ans. Des neuf enfants de celui-ci, I'aîné, Joseph, baptisé en 1885, «...fut un lutteur bien musclé, courageux et habile, qui obtint quelque notorité vers 1905 » (E.-Z. Massicotte, Les athlètes canadiens.) Jos. Montferrand mourrut le 4 octobre 1864, au 212 de la rue Sanguinet, à Montréal, dans une maison dont il était propriétaire.
Voilà pour les faits, dans la mesure où l'on peut croire Benjamin Sulte, qui ne manquait par ailleurs jamais de se renseigner minutieusement avant d'affirmer quoi que ce soit.
Qu'en est-il de la légende de Jos. Montferrand ? Jusqu'ici, nous avons écarté à dessein toute allusion à tel ou tel exploit de notre héros, que l'imagination populaire aurait bien pu déformer, grossir, amplifier, ou tout simplement inventer de toute pièce. Nous laissons ces détails aux amateurs d'anecdotes et aux " sportsmen " qui aiment se raconter des histoires de chasse et de pêche. À ce propos toutefois, rappelons ce qu'écrivait Lysiane Gagnon, dans La Presse du 29 janvier 1966: « ...Jos. Montferrand fut, de tous les hommes forts du Canada, le seul à entrer dans la légende, à devenir un personnage mythique. Il fit même l'objet d'une pièce de théâtre, en 1903, par un certain Louis Guyon. C'est tout dire, et c'est assez. C'est en ce sens qu'on doit parler, selon nous, de la légende de Jos. Montferrand, sans pour autant nier son existence ni ses qualités authentiques de coeur et d'esprit. Évidemment, puisqu'il y a encore des gens qui doutent de l'existence de Napoléon Bonaparte... mais passons!
Qu'en est-il enfin de la valeur symbolique que représente Jos. Montferrand dans l'esprit de la plupart des gens ? Lysiane Gagnon, que nous citions plus haut, écrit qu'à l'époque où vivait Jos. Montferrand « ... Ies hommes forts constituaient... un motif de fierté pour un petit peuple que les circonstances avaient dépossédé de tout pouvoir politique et économique. Ce serait sous-entendre que Jos. Montferrand symbolisait, à son époque, I'asservissement collectif qui nous subjuguait. Bref, comme en toute circonstance analogue d'ailleurs, quand on ne peut se défendre avec son cerveau, on le fait avec ses poings. Ce n'est diminuer en rien le souvenir de Jos. Montferrand que de faire cette pénible constatation. Disons seulement, et nous terminerons là-dessus, que nous avons beaucoup mieux à faire aujourd'hui que de nous défendre avec nos poings: pareil recours aux moyens de défense les plus primitifs devrait appartenir à une époque révolue à tout jamais. Voyons uniquement en Jos. Montferrand, aujourd'hui en 1969, le symbole stylisé d'une ère qu'il ne faudrait plus jamais revivre.
JACQUES GOUIN.
... I'histoire est l'effort par lequel l'homme réussit à prendre conscience de sa propre évolution et, par là même, à mieux se connaître tel qu'il est devenu.
Les barbares de notre temps ont quelquefois prétendu que l'histoire accablait l'homme moderne sous un fardeau supplémentaire, encombrait sa décision de trop de précédents et d'exemples; il ne faut pas se lasser de répéter... que l'histoire au contraire est l'instrument par lequel l'homme acquiert sa libération à l'égard de son passé.
Henri-lrénée Marrou, "Le métier d'historien".
(1) Mélanges historiques, vol. 12, Études éparses et inédites, compilées et annotées par Gérard Malchelosse, G. Ducharme, Libraire-Éditeur, 100 p.