Patrick Grainville

Roger-Michel Allemand

Patrick Grainville à la recherche de l’unité perdue

« Zwei Seelen wohnen, ach! in meiner Brust »1

 

Image1Fin 1992, les éditions Amiot-Lenganey — à Cairon, près de Caen — décidèrent de fonder une collection d’entretiens avec des artistes venus de tous les horizons de la création. Alors conseiller littéraire, je me chargeai des premiers contacts avec plusieurs écrivains et intellectuels de ma connaissance. C’est en ces circonstances que j’ai mis Christian Durand et Patrick Grainville en relation.

Après une longue conversation préliminaire au téléphone (difficile d’arrêter Patrick), ils se sont rencontrés au domicile de l’écrivain, à Maisons-Laffitte, le vendredi 9 avril 1993. Leur dialogue se serait sans doute poursuivi, si le projet n’était malheureusement pas tombé à l’eau2, les contraintes financières ayant eu raison d’une politique éditoriale ambitieuse, dont témoigne un catalogue de haute volée3.

Je suis heureux que leurs échanges voient ici le jour (Durand, 2008), car ils sont, à n’en pas douter, du plus grand intérêt, aussi bien pour les amateurs que pour les spécialistes : jamais, en effet (ni auparavant, ni depuis, à ma connaissance), Grainville ne s’est confié ainsi. On en voudra pour indice le brusque décrochement de style dans sa dernière intervention : les phrases y sont courtes, sobres, précises, lumineuses. Quelque chose, manifestement, s’était, là, cristallisé.

Dans le prolongement, on pourra prendre connaissance de la réédition annotée d’une discussion que j’ai menée peu après avec l’auteur (Allemand, 2008), pour le compte du Conseil régional de Basse-Normandie4. Celle-ci s’est déroulée à Deauville, au Bar du Soleil, l’après-midi du jeudi 15 avril 1993, devant deux tasses de chocolat chaud, face à la mer. Il va de soi que je m’étais interdit de parler à Grainville de l’entrevue qu’il avait eue la semaine précédente, afin qu’il n’y ait pas interférence. De même, je ne m’étais pas concerté avec Christian sur les questions que nous allions poser, et m’étais gardé de lui demander les réponses qu’il avait obtenues.

La publication conjointe de ces deux documents met toutefois en évidence combien ils se complètent, comme si Grainville poursuivait autrement la réflexion engagée quelques jours plus tôt, suivant des horizons éditoriaux peu comparables — le début d’un livre vs un entretien pour une revue confidentielle — et dans des conditions fort différentes — l’empathie d’un jour passé dans l’intimité de son foyer vs la distance de propos tenus dans un lieu public. Les deux textes ont leur autonomie, mais l’éclairage mutuel est si frappant que la lecture de l’un appelle celle de l’autre, livrant leurs clés respectives, au point que les observations scientifiques que j’ai apportées au second pourraient sans difficulté porter sur le premier en maintes occurrences.

Parcourant un vaste champ culturel, parsemés de multiples allusions ou références, les échanges sont denses. On y croisera des mythologies du monde entier — de l’Occident à l’Extrême-Orient, non sans détour par l’Afrique et l’Amérique du Sud. On y rencontrera tour à tour Isis et Osiris, Jésus et le serpent à plumes5, Œdipe et l’androgynie, le yin et le yang, la symbolique et l’anthropologie, l’alchimie et la psychanalyse6. C’est dire que l’interprétation relève ici de l’épistémocritique (voir Pierssens, 1990; Moser, 1993; Batt, 1994), ainsi que de relations incessantes entre des univers de sagesse et de croyance, de savoir et de pensée très variés, qui ne peuvent qu’enrichir le lecteur de leur polysémie (voir Holland, 1980).

De ce libre parcours à travers diverses constellations, où le vide fait l’éclat des étoiles, il ne faudrait cependant pas conclure que l’ensemble est hétéroclite. Il est tel cet entrelacs de perles dont parle le Bouddha : dans chacune d’elles, toutes les autres sont reflétées. À l’abord, elles attestent de l’inconscient collectif (voir Jung, 1964)7. Sur un autre plan, et puisque, dans le sermon en question, il s’agit de métaphoriser la réalité, la pluralité des perles récoltées ci-après — de ces formules baroques, en somme — rejoint ce qu’enseigne l’Éveillé : tous les phénomènes sont liés, tous les éléments sont interdépendants, tout est en mouvement (voir Seckel, 1964).

Il est vrai que Grainville souligne la dualité de son monde romanesque, la répartition binaire de ses personnages, le thème de la gémellité et d’autres couples universels. De là à en déduire que l’œuvre se résume à une procession d’oppositions et de contradictions, d’antinomies et d’antithèses, avec son cortège éparpillé d’oxymores supplétifs, il n’y a qu’un pas. Qu’on aurait tort de franchir. Rien n’est moins sûr, en effet, et il suffit pour s’en convaincre de filer notre comparaison bouddhique : le monde matériel, espace de l’ignorance, samsara, est perte de l’unité première, le tantra d’avant la manifestation. Or, Grainville est précisément à la recherche de sa propre unité. Loin de relever d’une vision néoplatoniciste ou manichéiste, les contraires ne sont pas chez lui des valeurs fixes et mutuellement exclusives, mais des tropismes complémentaires, qui entetiennent une relation dynamique. Sa poétique de l’élan et son esthétique de l’éclat participent d’une sensibilité qui interroge, avec passion, les énigmes de la création et de l’énergie.

La représentation de la sexualité dans ses livres excède donc l’exposition complaisante de scènes plus ou moins scabreuses. Elle procède d’un questionnement dialectique où l’âme et le corps, le cœur et la chair, sont les fondements consubstantiels d’une même totalité, rejoignant en cela les leçons du Stagyrite : l’âme est la forme du corps. Loin de certaines morales religieuses ou de la philosophie cartésienne, les deux aspects ne sont pas en opposition radicale mais réactivent, à leur manière, les apports de la théologie cistercienne et victorine (voir Chenu, 1957) : l’individu est à la fois organisme (corpus, soma), principe vital (anima, psychè) et principe pensant (spiritus, pneuma)8. Et l’on entrevoit que l’écriture grainvillienne tourne tout autour du mystère de l’incarnation, du verbe fait chair9. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’érotisme touche au plus profond de l’être, de l’existence et de la foi.

D’où provient le souffle, d’où vient l’esprit, d’où naît l’inspiration10? La réponse du freudisme est connue : les rêves éveillés (Tagtraüme) forment l’étoffe (Stoff), la matière première (Rohmaterial) de la création littéraire (Dichtung) — un objet refoulé originaire, secret de l’artiste, définissant sa problématique inconsciente, source de l’œuvre. Lacan, pour sa part, va beaucoup plus loin : « Dans l’homme et par l’homme, ça parle11 » (Lacan, 1966, p. 688). Il n’est pas indifférent que le sorcier, qui fait volontiers référence au bouddhisme (voir ibid., p. 309, par exemple) — jusques et y compris le bouddhisme tantrique (voir Jung, 1999) — développe ces propos dans « La Signification du phallus », ce dernier étant posé comme « le signifiant du désir de l’Autre » (Lacan, 1966, p. 694).

Cette problématique a pris une tournure toute particulière au moment de La Main blessée (Grainville, 2006), douleur et empêchement dont la dimension tragique n’a pas toujours été perçue par la critique (voir Lebrun, et Liger, 2006). Le mouvement s’était désuni, du moins provisoirement, avant que l’écrivain ne trouvât les ressources de dépasser sa crampe : « L’imagination, la pensée, peuvent être des machines admirables en soi, mais elles peuvent être inertes. La souffrance alors les met en marche. » (Proust, 1989, p. 487). Puisqu’il sera beaucoup question de Lacan, on ne peut s’empêcher de songer à sa reformulation de la distinction aristotélicienne entre tuchê et automaton, dans le livre V de la Physique : la contingence et la nécessité, le vécu et le réel, sont entrelacés dans les actes et dans le discours, engendrant le complexe dès qu’ils sont inadéquats (voir Eleb, 2004, et Sofiyana, 2005). Plus même, la « fonction de la tuchê, du réel comme rencontre — la rencontre en tant qu’elle peut être manquée, qu’essentiellement elle est la rencontre manquée » — ressortit « d’abord » au « traumatisme » (Lacan, 1973, p. 64).

L’ambition du présent dossier n’est certes pas de prétendre l’identifier, de déterminer un biographème censément fondateur, de désigner une scène primitive où s’originerait l’inspiration. À la rigueur en approcherons-nous par moment, en particulier au sujet de l’antonymie adhésion-séparation, lorsque Grainville évoque ses rapports avec la réalité sensible. Elle est à ses yeux aussi opaque qu’à ceux de Proust, voire également inapte à procurer la jouissance esthétique, seuls comptant, pour l’auteur de la Recherche, les écrivains capables de transfigurer cette réalité (voir Milly, 1970) et de lui substituer une autre, véritable, qui est création de l’esprit : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes […]. Mais ils ne la voient pas parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. » (Le Temps retrouvé, dans Proust, 1989, p. 474). Grainville aurait-il fait partie des élus? Impossible à dire, bien entendu. Au fil des propos recueillis, nous nous contenterons donc de constater certaines affinités d’esprit, une convergence de vues, un goût commun pour la métaphore et l’analogie12. Ce qui est déjà beaucoup, dans la mesure où « le style […] est une question […] de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. » (Proust, 1989, p. 474).

Plutôt que l’incertaine affirmation d’improbables certitudes, psychanalytiques ou autres, mieux vaut s’abandonner au voyage intersidéral, à l’exploration d’un univers miroitant de tous ses feux, à l’invitation de toutes ses sphères, à l’invention d’un nouveau monde, pourquoi pas? L’actualité de l’écrivain (Grainville, 2008), recensée par Bernard Valette (Valette, 2008), pourra servir de perspective — ou d’horizon de fuite.

 

Pour en savoir plus sur l’auteur, Roger-Michel Allemand.

 

Bibliographie

Allemand, Roger-Michel et Patrick Grainville. 1993, « Le Rebis grainvillien, ou l’écrivain réconcilié », Caractères, n° 9, Caen, Fonds d’Aide à la Création Littéraire de Basse-Normandie, juin, p. 6-11;

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— et Patrick Grainville. 2008, « Patrick Grainville, “entre l’aigle pêcheur et le cobra royal” », @nalyses, rubrique « Propos d’écrivains ».

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Batt, Noelle. 1994, « L’Entre-deux: A Bridging Concept for Literature, Philosophy, and Science », SubStance, Vol. 23, No. 74, p. 38-48.

Boyer, Frédéric (dir.). 2001, La Bible, nouvelle traduction, Paris/Montréal, Bayard/Médiaspaul : saint Paul, « Première lettre aux Corinthiens », traduit du grec ancien par Frédéric Boyer et Hugues Cousin.

Butor, Michel. 1982, « D’où ça vous vient ? », dans Répertoire V, Paris, Minuit, coll. « Critique », p. 7-22.

Chenu, Marie-Dominique. 1957, « Spiritus. Le vocabulaire de l’âme au XIIe siècle », Revue des sciences philosophiques et théologiques, n° 41, p. 209-232.

Chrétien de Troyes. 1973, Le Conte du Graal (Perceval), publié par Félix Lecoy, Paris, Honoré Champion, coll. « Classiques français du Moyen Âge ».

Durand, Christian et Patrick Grainville. 2008, « Patrick Grainville : les signes de la chair », @nalyses, rubrique « Propos d’écrivains ».

Eleb, Danielle. 2004, Figures du destin. Aristote, Freud et Lacan, ou la rencontre du réel, Ramonville Saint-Agne, Érès.

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Holland, Norman H. 1980, « Re-Covering The Purloined Letter: Reading as a Personal Transaction », in Suleiman, Susan R. et Inge Crosman (eds). 1980, The Reader in the Text. Essays on Audience and Interpretation, Princeton, Princeton University Press, p. 350-370.

Jung, Carl-Gustav. 1964, L’Homme et ses symboles, traduit de l’allemand, Paris, Robert Laffont;

—. 1980-1982, Mysterium conjunctionis, traduit de l’allemand par Étienne Perrot, Paris, Albin Michel, 2 vol.;

—. 1970, Psychologie et alchimie, traduit par Henry Pernet et Roland Cahen, Paris, Buchet Chastel;

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Lacan, Jacques. 1966, Écrits, Paris, Seuil, coll. « Le Champ freudien »;

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Lebovici, Serge et Serge Stoléru, 1983. Le Nourrisson, la mère et le psychanalyste : les interactions précoces, Paris, le Centurion;

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Lebrun, Jean-Claude. 2006, « Patrick Grainville au triple galop », L’Humanité, 30 mars.

Liger, Baptiste. 2006, « Patrick Grainville, “le flamboyant” », Lire, février.

Mallarmé, Stéphane. 1945, Œuvres complètes, Henri Mondor et G. Jean-Aubry (édit.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ».

Matthews, Franklin J. (alias Robbe-Grillet, Alain). 1965, « Un écrivain non réconcilié » dans Robbe-Grillet, Alain. 1965, La Maison de rendez-vous, Paris, Minuit, coll. « Double », p. 157-185.

Milly, Jean. 1970, Proust et le style, Paris, Lettres modernes Minard.

Moser, Walter. 1993, « Literature: A Storehouse of Knowledge ? », SubStance, Vol. 22, No. 71-72, Fall-Winter, p. 126-140.

Nietzsche, Friedrich. 1980, Kritische Studienausgabe, textes édités par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, München/New York, Deutscher Taschenbuch Verlag/De Gruyter, 15 vol. : Jenseits von Gut und Böse (Par-delà le bien et le mal), t. V.

Pierssens, Michel. 1990, Savoirs à l’œuvre. Essais d’épistémocritique, Lille, Presses universitaires de Lille.

Proust, Marcel. 1989, À la recherche du temps perdu, t. IV, Albertine disparue - Le Temps retrouvé, Jean-Yves Tadié (édit.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ».

Renouard, Madeleine et Robert Pinget. 1993, Robert Pinget à la lettre. Entretiens avec Madeleine Renouard, Paris, Belfond.

Seckel, Dietrich. 1964, L’Art du bouddhisme. Devenir, migration et transformation, traduit de l’allemand, Paris, Albin Michel, coll. « L’Art dans le monde ».

Sofiyana, Agnès. 2005, « Tuchê et Automaton. Introduction à l’introduction au séminaire sur la Lettre volée », La Clinique lacanienne, n° 8, p. 199-220.

Valéry, Paul. 1960, Œuvres, Jean Hytier (édit.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, « Mauvaises pensées et autres ».

Valette, Bernard. 2008, « Lumière du rat : vers la maîtrise du Vide », @nalyses, rubrique « Comptes rendus ».

Notes de fin numériques:
1 « Deux âmes, hélas ! habitent ma poitrine » (Goethe, 1971, v. 1112) ou encore « Mon sein, hélas ! abrite deux âmes » – je traduis ainsi pour insister sur le premier groupe nominal, Grainville évoquant le trauma d’un sein maternel inaccessible, alors qu’il était nourrisson (voir Durand, 2008). Sur le thème mammaire comme source d’inspiration littéraire, voir Ferry, 1998. Sur la fusion du nourrisson avec sa mère au moment de l'allaitement, puis le clivage quand intervient le sevrage, voir notamment Lebovici, 1983 et 1990.
2 Parmi les entretiens initiés pour ce projet de collection, seuls deux ont paru jusqu’à présent : Madeleine Renouard a développé ses échanges avec Pinget chez un autre éditeur (Renouard, 1993); une partie de ceux que j’ai eus avec Denis Roche figure dans le n° 17 de la revue lisboète Ariane (Allemand, 2001).
3 Annoncé en avril 1990 dans l’Avant Livre, qui devint revue-catalogue en mars 1992, l’entreprise s’est concrétisée par une trentaine d’ouvrages publiés en seulement trois ans d’exercice (1991-1993). Nous en donnons la liste en annexe, au titre de la mémoire pour l’édition contemporaine. Notons qu’au nombre des présences tutélaires, Axelos a contribué à l’Avant Livre (Axelos, 1992) et que la conception graphique de tous les livres de la maison était due à Michel Mousseau, ami et collaborateur de Robert Pinget.
4 Ces propos ont bénéficié d’une première publication, sans l’appareil critique, dans le n° 9 de Caractères (Allemand, 1993), épuisé depuis longtemps et d’autant plus introuvable que la revue a disparu avec la création du Centre régional des Lettres de Basse-Normandie, en 1994. Le sous-titre de cet entretien (« ou l’écrivain réconcilié ») était un clin d’œil à la postface de la Maison de rendez-vous, rédigée par Robbe-Grillet lui-même, sous pseudonyme (Matthews, 1965).
5 Dans le titre de Allemand, 2008, le chiasme est d'ailleurs possible entre « aigle pêcheur » et « cobra royal », qui fait apparaître l'aigle-cobra et le pêcheur royal, autant dire le roi « méhaignié » de la légende arthurienne (voir Chrétien de Troyes, 1973).
6 De ce point de vue, le titre de Allemand, 1993 (« Le Rebis grainvillien ») était une allusion aux travaux de Jung sur le Grand Œuvre (voir Jung, 1970 et 1980-1982).
7 Sans être jamais mentionnés, les travaux du Zurichois sont un horizon de référence de ces entretiens. Ils en constituent même le point aveugle, tel un foyer d’attraction et de confluence des aspects abordés en cours de discussion. La démarche jungienne consiste précisément à rassembler ce qui est épars, à réunir différents domaines de la connaissance, à envisager les rapports, voire les interactions, entre des concepts issus de plusieurs sciences de l’homme, à relier toutes les instances psychiques entre elles, tant et si bien qu’isoler un élément reviendrait à nier l’ensemble et à n’en donner donc qu’une vision parcellaire et mutilée. Autant dire que l’entreprise est ambitieuse, complexe — et impossible à parachever. Cela explique en grande partie le mot de Lacan : « Jung disait la vérité. C’est même son tort — il ne disait que ça. » (Lacan, 1975, p. 125) — à quoi il préfère une autre position symbolique, plus réaliste : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. Les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. »
8 Cette trinité est à relier à d’autres structures ternaires de la théologie chrétienne, comme la tripartition de la visio chez saint Augustin, qui distingue entre corporalis, spiritualis et intellectualis.
9 Caro salutis est cardo, affirmait déjà Tertullien. En relation directe avec nos propositions de lecture de l’œuvre grainvillienne, la dichotomie de Paul entre corps psychique (i. e. animal, physiologique) et corps spirituel (relevant de l’Esprit et synonyme de corps glorieux) prend un relief saisissant dans la nouvelle traduction de la première épître aux Corinthiens : « semé pour le mépris [§] relevé avec éclat […] semé corps animé [§] relevé corps inspiré » (15, 43-44, dans Boyer, 2001, p. 2529 — je souligne).
10 « Ce qui fait un ouvrage n’est pas celui qui y met son nom. » (Valéry, 1960, p. 802). Voir Butor, 1982.
11 En vertu de quoi, « il ne s’agit pas de savoir si je parle de moi de façon conforme à ce que je suis, mais si, quand je parle, je suis le même que celui dont je parle » (Lacan, 1966, p. 517). Par des formules telles : « Je pense là où je ne puis dire que je suis. » (p. 14), Lacan se démarque radicalement du positivisme, de l’ontologie cartésienne et de ses prolongements philosophiques modernes (chez Hegel, Schelling ou Feuerbach entre autres), qui posent l’identité de l’être et de la pensée consciente. Il affirme même que « l’inconscient, c’est là où ça pense sans savoir » (ibid.), se rapprochant ainsi du « es denkt » nietzschéen (Nietzsche, 1980, p. 31) et, à plus forte raison, de Heidegger.
12 Puisque l’œuvre de Mallarmé est commentée dans Allemand, 2008, voir « Le Démon de l’analogie », dans Mallarmé, 1945, p. 272-273.

Annexes

Catalogue des éditions Amiot-Lenganey

Coll. « Poésie » : Poètes de New York : mosaïque (1991); Poètes d’Irlande du Nord (1991); Hughes Labrusse, Le Donateur (1991); Max Ernst, Première conversation mémorable avec la chimère (1991); Marko Ristic, Ville-Âge (1991); James Emmanuel, De la rage au cœur (1992); Yves Sandre, Théorèmes et petits riens (1992); Poètes de la République Dominicaine (1992); Simon Brest, Les Onze mémoires (1992); Tahar Bekri, Les Chapelets d’attache (1993); Marilyn Hacker, Fleuves et retours (1993).

Coll. « Nouvelles » : Max Alhau, La Ville en crue (1991); Jacques Phytillis, Les Déchirures de la vie (1991); François David, Le Pied de la lettre (1991); Écrivains de Norvège (1991); Ernst Weiss, Cortège de démons (1992); Michael McLaverty, Le Prophète et autres nouvelles (1992); André Miguel, Le Tableau rituel (1992); Serge Gaubert, Jérôme hors jeu (1992); Kjell Askildsen, Les Dernières Notes de Thomas F. et autres nouvelles (1992); Jean Rousselot, Désespérantes hespérides (1993).

Coll. « Théâtre » : Françoise Labrusse, Théâtre à la Male-Herbe (1992); René Fix, Un ciel pâle, sur la ville (1992); Agota Kristof, L’Épidémie suivi de Un rat qui passe (1993); Ferdinand Bruckner, Le Mal de la jeunesse (1993).

Coll. « Essais » : Jean Follain, Le Magasin pittoresque (1991); Christophe Colomb vu par les écrivains français (1992); Nouvelles certaines des Isles du Peru (1992); Pierre Albert-Birot, Le Catalogue de l’antiquaire (1993).

Pour citer cet article : Roger-Michel Allemand. «Patrick Grainville à la recherche de l’unité perdue». @nalyses, Propos d'écrivains, Patrick Grainville. 2008-03-17.
http://www.revue-analyses.org/document.php?id=996