Chapitre 3
La mission providentielle
Rameau de Saint-Père, dont nous parlerons plus loin, avait insisté
sur l'urgence d'une canalisation de l'expansion vers le Nord en faisant amplement
référence à la vocation, à la destinée du peuple canadien-français, à sa mission.
Rameau, en formalisant ce qu'il prétendait tirer des origines et de l'histoire même de
la Nouvelle-France, ajouta, avec son livre, au courant idéologique.
« Il ne nous semble donc point être dans la destinée du Canada
d'être une nation industrielle ou commerciale ;... Mais en attribuant le premier rang à
l'agriculture, à la science et aux arts libéraux, les Canadiens auront plus fait pour la
consolidation de leur nationalité et l'extension de leur influence... ».
« Dans ce développement de la simplicité des murs et de la
culture de l'esprit est renfermée toute la destinée des Canadiens ; fortifiés par la
liberté, appuyés sur la croyance et la prière, ils se retrouveront naturellement
appelés à jouer un rôle considérable et fécond dans la civilisation de l'Amérique du
Nord... ».
Labelle, qui avait lu l'auteur français, reprenait sans cesse la
même thématique mythique. En lisant une de ses harangues, on peut reconnaître combien
le renvoi au mythe originel pour motiver le comportement d'une collectivité, et au
cur de l'idéologie, combien il a pu dynamiser l'action.
« ...il sera facile de remarquer que notre nationalité, en
étudiant sa marche historique à travers les vicissitudes des temps, a été touchée du
doigt de Dieu ; que relativement pour le bien de tous, elle est appelée à de grandes
destinées dans notre organisme social ; qu'elle est indestructible par les signes de
vitalité qui la distinguent, si toutefois nous demeurons fidèles à cette belle vocation
que la Providence nous a assignée dans notre cher Canada et dans l'Amérique ».
Buies diffusera le même message dans ses uvres sur la
colonisation. L'idéologie de la colonisation jusque dans les années 1940, s'inspira de
ce mythe originel, et les moindres brochures de propagande reprirent l'incantation
mythique indiscutable parce que puisée aux sources de l'histoire du groupe, exemplifiant
l'avenir par l'exemplarité du passé.
« Rein ne peut plus désormais arrêter l'expansion naturelle de
cette race, appuyée sur la possession du sol... celui des faits acquis et la conscience
d'une mission à accomplir, plus ou moins bien entrevue, plus ou moins définie, mais qui
n'abandonne jamais les Canadiens français... Or la mission des Canadiens français est de
cultiver la terre, de devenir les premiers agriculteurs du continent américain. Aussi,
poussés par un instinct irrésistible, cherchent-ils à s'emparer du sol, surtout du sol
de leur vaste province, dont eux seuls peuvent devenir les maîtres, car ils sont les
seuls défricheurs du nouveau-monde ».
Buies voit, dans l'action nordique du curé Labelle, l'uvre
divine s'affirmer à travers un homme. Il a comparé le colonisateur à Moïse (Au
portique des Laurentides, p. 60). Le prêtre avait une mission à accomplir. « ...
enfin pour persuader tout un peuple que ce pays sauvage et inculte, désormais conquis et
dompté par le patriotisme ardent d'un homme, renfermait peut-être l'avenir de notre race
et en serait un jour l'asile, le camp retranché inexpugnable ». Le développement du
Nord entre dans les vues de la Providence. Non seulement il est la Terre promise de toute
éternité à un peuple consacré, mais celui-ci a la mission de s'en emparer et d'y
croître. Terre promise et Mission providentielle se juxtaposent selon les penseurs de la
colonisation nordique.
« C'est qu'il faut que les destinées s'accomplissent... que les
peuples entrent dans leur voie... La race canadienne-francaise est aujourd'hui maîtresse
presque absolue du vaste versant septentrional du Saint-Laurent... Le fleuve Saint-Laurent
semble la barrière qui protège la nationalité franco-canadienne, lui assure un
déploiement libre, la garantit contre l'invasion étrangère et lui donne la certitude de
sa conservation pourvu qu'elle sache comprendre et seconder les desseins
providentiels ».
Dans son long et important ouvrage sur l'histoire du diocèse
d'Ottawa, le père Alexis décrit la civilisation de la région de l'Outaouais,
c'est-à-dire du Nord-Ouest montréalais, comme une étape de la Mission. En quelques
lignes, il définit ce qu'est l'action de la Providence dans le cours de l'histoire, les
conduites humaines n'étant que les moyens par lesquels elle s'exerce. L'histoire a une
explication et une finalité : c'est la volonté de Dieu.
« Rien de plus mystérieux que les migrations des peuples et la
naissance des nations... Ce serait donc folie pour des hommes de se vanter d'en être les
auteurs... qui eut dit que les dissenters anglais qui s'enfuyaient de leur pays pour
chercher la liberté sur les rivages de l'Amérique, devaient être les fondateurs d'un
grand peuple ! Qui eut dit que les soixante mille Français, abandonnés sur les bords du
Saint-Laurent, aux mains d'un vainqueur qui avait juré de les absorber ou de les
détruire, parviendraient à déjouer ses plus sages plans, à grandir, à envahir les
pays voisins et à se constituer en corps de nation ?... Personne assurément, car tous
ces événements sortent du cours ordinaire des choses. Et pourtant, tout instinctifs
qu'ils soient, ces mouvements obéissent à une raison supérieure, qu'on découvre
facilement lorsqu'il se sont accomplis et qu'on ne peut s'empêcher d'admirer.
Cette raison supérieure est la loi providentielle et la volonté
suprême de Dieu. Elle mène l'homme où il ne veut pas aller, et se joue dans le monde,
en faisant fi de nos projets : ludens in orbe terrarum. Les Américains l'appellent
la destinée manifeste.
L'histoire de la vallée de l'Ottawa, au point où nous en sommes
arrivés, va nous en fournir un nouvel exemple... Cette uvre n'a point eu d'hommes
pour auteurs. Dieu seul pouvait l'accomplir, parce que seul il est tout-puissant ».
Pour de nombreuses personnes, il devint évident que l'occupation du
Nord était la mission par excellence des Canadiens français. On assiste ainsi à une
évolution du sens du mythe, semblable, chez les propagandistes du Nord, à celle
observée pour le mythe de la Terre promise. La « destinée manifeste » des Américains
les poussait, répétaient leurs idéologues, à marcher vers l'Ouest, donc à s'emparer
du plus grand territoire possible, dans un impérialisme inébranlable qui, tel un rouleau
compresseur, transforme le Désert et ses Indiens en une terre domestiquée et blanche.
Les idéologues canadiens-français empruntaient les mêmes méthodes directives que leurs
voisins du sud, en idéalisant les valeurs agraires parmi une population attirée par la
ville et l'aventure, voulant canaliser vers le Nord une partance générale.
« C'est en poussant ces braves gens, et mieux en les entraînant
dans ces régions merveilleusement remplies de richesses variées, prodiguées par la
Providence... que l'uvre s'accomplira, et que cette race vaillante entre toutes
retournera à la culture des champs, se consacrant à la mission sublime qui lui a été
assignée de faire sur cette terre d'Amérique : les uvres de Dieu (Gesta Dei per
Francos) ».
Les discoureurs s'entendaient à donner l'élan nécessaire à un
peuple ignorant de ses destinées et dont seule l'élite, et surtout le clergé, semble
avoir eu la révélation. Le doute a disparu pour faire place à la certitude. C'est
l'époque du pouvoir clérical indiscuté ; le clergé exerce aussi son autorité par le
nombre. L'effectif n'a jamais été aussi puissant qu'à la fin du XIXe siècle
et la bourgeoisie lui est en très grande partie soumise, partageant son idéologie, ses
normes et valeurs transmises par un système d'éducation en entier sous le contrôle
clérical. Il n'est pas étonnant de retrouver de nombreux représentants du clergé parmi
les définisseurs de la situation nordique. L'abbé T.-S. Provost, dans un sermon, en
l'église Notre-Dame de Montréal (15 août 1894) peut s'exclamer :
« Et puis il y a du roc dans les âmes comme dans la nature, voilà
pourquoi la nationalité canadienne, une fois assise au sommet de sa plus haute
prospérité, tel qu'un principe religieux, sera immuable et indestructible dans les
hauteurs de sa destinée... ! »
« Plus nous aiderons le peuple dans sa marche vers la colonisation
et l'agriculture, plus nous le pousserons selon les vues de la Providence vers la cime de
sa vocation ».
 
|