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Literary Research/Recherche littéraire 20.39-40 (2003): 379-382 Marina Guglielmi, Virginia, ti ricordi. Le riscritture di Paul et Virginie. Roma : Armando Editore, 2002 ; 224 pp. ; ISBN : 8883583957 Dans le panorama actuel du comparatisme interculturel, la réécriture littéraire suscite l'intérêt croissant des spécialistes. La tendance consistant à élargir la perspective en prenant en considération des textes de plus en plus nombreux qui manipulent, parodient ou adaptent un hypotexte à un contexte culturel et à considérer la « migration » de ce dernier dans sa totalité et sa complexité, s'y manifeste comme une distanciation juste et salutaire par rapport aux analyses limitant la question au simple rapport intertextuel entre deux uvres. Il faut toutefois remarquer que, malgré l'importante prolifération de simples « case studies » dans ce domaine, l'attention pour les aspects plus généraux et théoriques n'est pas toujours aussi féconde; c'est là un des aspects où il reste des lacunes à combler. Le livre de Marina Guglielmi, intitulé, Virginia, ti rammenti. Le riscritture di Paul e Virginie se distingue, par contre, grâce à l'intense effort théorique ainsi qu'à l'attention critique et analytique qu'elle porte sur chaque texte (deux caractéristiques que l'on reconnaît à la présence d'un appareil bibliographique très vaste). Le « désir de donner une identité et une physionomie à la réécriture », énoncé clairement dès l'introduction, amène en effet l'auteur à faire un usage perspicace de multiples sources, allant de la théorie de la traduction à la narratologie et aux études les plus récentes sur la parodie littéraire, afin de formuler une définition et une théorie personnelles de ce phénomène, qui permet de distinguer différentes catégories parmi les réécritures prises en considération et d'y déceler les modalités spécifiques de réélaboration textuelle. Dans la très longue série de reprises et d'adaptations du célèbre roman de Bernardin de Saint-Pierre, publié dans les trois éditions principales comprises entre 1788 et 1806, la comparatiste choisit à ce propos un nombre limité d'uvres particulièrement significatives dans l'histoire de la migration de ce texte à des époques et dans des cultures différentes, mais aussi [fin page 379] emblématiques en raison des types de reprises qu'elles présentent. Face à un tel corpus de textes, il est particulièrement intéressant de remarquer que « chaque réécriture est construite autour de points focaux du texte de départ qui ont été mis en évidence, puis identifiés, traversés, assimilés et transformés pour définir la nouvelle narration et ses modalités de réutilisation » (9), c'est-à-dire qu'à travers chacune d'elles l'auteur avance des hypothèses tant sur le plan de la forme que sur celui du contenu appartenant plus ou moins explicitement à l'hypotexte, qu'il développe et modifie en fonction de sa poétique personnelle. Le résultat de ces ré-élaborations créatives devraient donc être interprétées en fonction du contexte socio-culturel spécifique qui les a produites, c'est-à-dire dans une perspective qui se révèle d'autant plus stimulante qu'elle permet d'entrevoir des ouvertures interculturelles. Marina Guglielmi commence par mettre en évidence les principaux « points focaux » de Paul et Virginie — parmi lesquels figurent le contraste irrésolu entre le monde occidental et le monde exotique de la colonie insulaire, le problème de l'authenticité de la vie des protagonistes qui entre d'abord en conflit puis en contact et finit par être contaminée par le manque d'authenticité de la réalité de la métropole, la condition d'insularité des protagonistes et leur amour vaguement incestueux — ; elle esquisse ensuite brièvement l'histoire de la «fortune» du roman, puis elle procède à l'analyse judicieuse, et solide sur le plan critique, de chaque réécriture, sans perdre de vue les principes théoriques mis en évidence dès le début, qu'elle ne cesse d'approfondir de façon remarquable. La série commence par le récit Virginie et Paul de Villiers de l'Isle — Adam, publié en 1874 dans le volume des Contes cruels, dont l'écriture ironique, que notre auteur considère comme la forme moderne de la parodie, constitue le trait le plus caractéristique. Grâce à des procédés comme la répétition de certains noyaux du texte initial et à la reprise continuelle de mots-clés comme « l'argent », Villiers de l'Isle-Adam parvient à renverser son modèle et à en bouleverser les valeurs fondamentales les plus explicites. Les deux protagonistes qui évoluent alors dans un décor démythifié et urbanisé, cédant au charme tout à fait bourgeois de l'argent et des intérêts matériels, ont perdu leur capacité « originelle » de concilier l'amour, l'authenticité de leurs sentiments avec une innocence totale dépourvue de compromis. Le résultat diffère dans le cas de la reprise du roman de Bernardin de Saint-Pierre faite par Guido Gozzano. Dans son poème Paolo e Virginia, le poète « crepuscolare » italien, d'ailleurs disciple d'une singulière poétique de la réminiscence et avide lecteur d'auteurs aussi bien français qu'italiens, ne recourt pas au modus ironique pour créer une distance entre l'auteur-narrateur et ses personnages, distance particulièrement nette chez Villiers de l'Isle-Adam, mais pour [fin page 380] rendre au contraire plus explicite la force de l'identification qui les unit, laissant par la même occasion le témoignage d'une lecture d'une grande expérience qui en constitue la source première. Gozzano entre en effet dans son texte en devenant avant tout Paolo, qui occupe dans ce petit poème une place de choix et ne laisse aux autres personnages, y compris Virginie, que des rôles secondaires. Tiraillé entre ce qui, du passé et de la « rhétorique des temps », est authentique et ce qui ne l'est pas, et oscillant entre différents plans temporels, il confère ainsi une valeur extrême à l'idée d'appropriation et d'assimilation du modèle, qui est présente dans toutes les réécritures. Avec l'opéra-comique de Jean Cocteau et de Raymond Radiguet — intitulé lui aussi, Paul et Virginie, composé vers 1920, mais qui n'a jamais été terminé ni mis en musique — nous assistons, au contraire, à une nette distanciation temporelle et idéologique par rapport au texte de départ. L'idée de devoir effectuer, à travers la réécriture, une opération de « restauration » d'uvres du passé, de les ramener à la vie en introduisant des innovations et des changements, se fait jour dans les réflexions critiques et théoriques de Jean Cocteau. Le résultat de ce travail comporte, dans le cas particulier de la ré-élaboration scénique du roman de Bernardin de Saint-Pierre, d'une part une concision sur le plan structural, et de l'autre une extension structurale et diégétique. Avec le remaniement, avec une nouvelle distribution libre des personnages et des actions, à laquelle s'en ajoutent d'autres, le texte initial devient, comme le dit Marina Guglielmi, un simple « prétexte, l'occasion d'une réflexion et d'une manipulation à partir de certaines suggestions contenues dans le roman » (141). L'apparente superficialité avec laquelle les deux auteurs semblent « survoler » le modèle qu'ils ont utilisé reste de toute façon un moyen pour insérer ex novo des réflexions et des problématiques, et entreprendre aussi une action de démystification à son encontre, objectif auquel tendent la plupart des réécritures du XX° siècle. L'auteur de cet essai examine ensuite un cas fort singulier de réécriture, la « traduction », ou plutôt, la transposition linguistique mais aussi culturelle de al-Manfaluti. L'écrivain égyptien, connu pour ses « adaptations qui idéalisent » de nombreux romans européens réalisées à partir de traductions préliminaires de ghost writers, se transforme dans ce cas en intermédiaire entre la culture française et la culture arabe ; il se fait l'un des principaux promoteurs d'une réception plutôt vive, dans les pays arabes et en Egypte en particulier entre la seconde moitié du XIX° et le début du XX° siècle, de la littérature européenne. La singularité du roman de al-Manfaluti tient donc au caractère interculturel de son intervention et à sa conception très large du processus de traduction, qui accueille de nombreuses interventions de l'auteur, des amplifications, des didascalies et des ajouts [fin page 381] poétiques qui permettraient de le désigner plutôt comme une réécriture. Se réfléchissant jusque dans les replis du lexique et sémantiques du texte d'arrivée outre que dans la déformation de ses contenus, l'insuffisante compréhension directe de l'original de la part de l'écrivain doit donc être surtout considérée en fonction de l'effort d'adaptation de la tradition occidentale à la tradition arabe, mais aussi de l'insertion de celle-ci dans la littérature arabe et donc dans l'optique d'une opération de médiation qui n'est pas sans conséquences sur le plan plus général de l'interaction entre les deux systèmes littéraires dont il est question. Les derniers textes analysés par M. Guglielmi dans ce livre dense d'informations, d'observations, de réflexions spécifiques sur le « cas Paul et Virginie » mais aussi sur le phénomène de la réécriture en général portent sur les «migrations contemporaines» du roman du XVIII° siècle, obligé d'entrer en contact avec « l'usure » provoquée par les réutilisations postmodernes. Il s'agit des récits de W. Gombrowicz (Virginité), de A. Cunquiero (Pablo y Virginia) et du récit homonyme de M. Vázquez Montalbán, dans lesquels l'histoire idyllique et plutôt larmoyante du modèle disparaît définitivement dans l'inauthenticité et l'artifice de la vie contemporaine. Les personnages dont l'intégrité émotive et morale est désormais devenue proverbiale, sont remplacés par des jeunes qui lancent des pierre, des femmes obsédées par un désir culinaire, manifestement sexuel, des rêveurs bibliophiles impliqués dans des histoires rocambolesques et des hippys destinés à être les victimes d'un monde corrompu. Pris dans la « circularité frénétique des textes » et entraîné par la « force centrifuge » qui caractérise ses ré-élaborations postmodernes, le roman de Bernardin de Saint-Pierre se dissout maintenant dans une série d'hypothèses qui tendent à dérouter, à désorienter le lecteur, à réduire Paul et Virginie à l'état de « fantômes », d'« essences » littéraires prêtes à l'emploi. C'est ainsi que prend fin le voyage émouvant sur le plan critique et théoriquement stimulant à travers les étapes de la vie de Paul et Virginie, qui laisse planer quelques doutes sur la possibilité d'éventuelles renaissances futures ou de ré-exhumations.
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