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LR/RL


Laurent Mattiussi, Fictions de l'ipséité : Essai sur l'invention narrative de soi (Beckett, Hesse, Kafka, Musil, Proust, Woolf). Genève : Droz, 2002 ; 340pp. ; ISBN : 2600006915


L'aridité de son titre, l'austérité de son texte, le caractère spécialisé de son éditeur, risquent de masquer la portée de cet essai pour le débat actuel sur l'autofiction, sa nature et son importance littéraire.

Voici pourtant un ouvrage qui montre que « l'invention narrative de soi » hante toute la littérature européenne de 1900 à 1950, dans son versant romanesque et fictionnelle, indépendamment de toute tradition autobiographique. La pratique de la fabulation de soi peut donc être dissociée de la littérature personnelle, d'une réflexion sur les limites du genre autobiographique, de l'autoportrait ou du journal intime ? C'est en effet ce que montre des auteurs aussi dissemblables que Hermann Hesse, Marcel Proust, Robert Musil, Virginia Woolf ou Samuel Beckett, qui n'ont pas cessé de travailler cet axe dans leurs fictions majeures, tantôt comme un sujet ou un thème littéraire, tantôt en l'articulant à leur identité d'auteur, pour en faire un enjeu formel et générique.

L'identité comme enjeu formel ? On se souvient que la Recherche maintient longtemps l'incertitude quand à la nature de son genre (autobiographie ou roman ?) et que son incipit offre un long développement sur les états intermédiaires d'identité liés au réveil ; Hermann Hesse utilise ses initiales (H.H.) pour nommer quelques uns de ses personnages, comme Harry Haller le héros du Loup des steppes, et Le Jeu des perles de verre développe à l'envi le motif d'une autobiographie fictive ; Kafka désigne du monogramme « K » le personnage de ses deux romans principaux, et la métamorphose devient un enjeu narratif de plusieurs de ses nouvelles.

L'identité comme thème, motif ou image ? On sait que Musil, dans L'homme sans qualités, ouvre dès l'intitulé une réflexion sur l'identité, le réel et le possible, qui se poursuit tout au long de sa somme romanesque ; Woolf lance souvent ses personnages dans des rêveries de métamorphose végétale, de réincarnation historique ou de participation cosmique ; la déconstruction burlesque des entités narratives s'accompagne chez Beckett d'une métaphorisation des rapports entre l'auteur et ses personnages, comme dans ce passage de Molloy :

Oh, je pourrais vous raconter des histoires, si j'étais tranquille. Quelle tourbe dans ma tête, quelle galerie de crevés, Murphy, Watt, Yerk, Mercier et tant d'autres. [fin page 396]

Réunir ces entreprises disparates sous un chef commun, baptisé « fictions de l'ipséité » (fictions du soi) n'avait rien d'évident. Ce geste se révèle pourtant très fécond, pour marquer l'existence d'un mouvement profond, quoique d'intensité et de forme différentes, chez ces cinq écrivains européens.

La critique a souvent manqué cet aspect important de leurs oeuvres car il coexiste avec une anthropologie négative du sujet, qui décourageait toute analyse suivie de son devenir chez leurs narrateurs et leurs personnages. Fascinés par cette mise en crise, les commentateurs n'ont pas cherché à comprendre ce qu'il advenait de l'identité après la dénonciation de ses avatars sociaux ou psychologiques, son appréhension apophantique. La description du Moi comme « appareil vide » chez Proust ; l'attirance pour le « sans fond » chez Woolf ; l'amnésie identitaire chez Beckett ; la définition fictionnelle de l'âme chez Musil (« A n'importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n'a qu'une valeur presque fictive »), n'invitaient pas à s'aventurer plus loin. Cette cécité ne se limitait pas aux critiques : une partie de la littérature européenne des années 60-70 ne retiendra que cette thématique de leur oeuvre, qu'elle amplifiera jusqu'à la caricature avec les thèmes de l'anonymat, de l'impersonnalité, de l'étranger, de l'errance, déjà si présents chez Kafka et Beckett.

Mais cette problématique de la dissolution du Soi n'était qu'une phase de leurs expérimentations, une dépersonnalisation nécessaire pour transformer la personne en un foyer de virtualités, ouverte à de multiples métamorphoses et même à une forme de métempsycose. Le Loup des steppes, ce roman expressionniste de Hesse, dont Blanchot est l'un des rares à avoir noté l'importance, est le plus explicite sur le sens de ces métaphores obsédantes, qui associent dépersonnalisation, transformation et réincarnation, grâce à l'image centrale du « théâtre magique », dont l'une des scènes se nomme « Guide pour la reconstruction de la personnalité » :

Nous montrons à celui qui a passé par le morcellement de son moi qu'il est libre de réorganiser les figurines à n'importe quel moment, dans n'importe quel ordre et qu'il peut ainsi atteindre à une variété infinie du jeu de la vie.

De même que le poète crée un drame avec une poignée de figures, nous créons des groupes, des jeux, des intrigues, des situations nouvelles, avec les figures de notre moi morcelé.

Ces déclarations donnent la clef de la construction identitaire des narrateurs et des personnages de Hesse, mais aussi de Proust ou de Kafka, de Woolf ou de Beckett, presque toujours élaborés à l'aide d'un réseau d'équialences [fin page 397] inscrites soit dans leur nom, soit dans leurs caractéristiques. Il est curieux que l'oeuvre de Hesse, Blanchot mis à part, ait aussi peu intéressé la critique contemporaine, alors que sa pensée de la littérature est l'une des plus perspicaces de la première moitié du XX° siècle.

Sans doute, son goût pour le vocabulaire des religions et des mystères a pu heurter : là où il s'agissait de métaphores et d'expériences de pensée, d'une réintroduction audacieuse du registre mythique dans la littérature, on a perçu du prosélytisme. Aurait-on lu plus attentivement Proust, que de telles images auraient moins choquées. Ouvrons la Recherche, par exemple ce passage des Jeunes filles en fleur qui donne un satisfecit aux superstitions les plus antiques :

Tout à coup, je m'endormais, je tombais dans ce sommeil lourd où se dévoilent pour nous le retour à la jeunesse, la reprise des années passées, des sentiments perdus, la désincarnation, la transmigration des âmes, l'évocation des morts, les illusions de la folie, la régression vers les règnes les plus élémentaires de la nature..., tous ces mystères que nous croyons ne pas connaître et auxquels nous sommes en réalité initiés presque toutes les nuits ainsi qu'à l'autre grand mystère de l'anéantissement et de la résurrection.

Explorer tous ou quelques uns de ces mystères, matière essentielle des mythologies, longtemps abandonnés au genre fantastique qui leur servait de sanctuaire, fut l'une des originalités de la littérature moderne, son côté onirique. Proust les aborda à travers le sommeil, la mémoire et le temps ; Hesse les intégra tels quels dans son oeuvre, au risque de lui donner une coloration religieuse ; Kafka s'y livra en inventant un réalisme métahysique, dans lequel ses personnages vivaient matéiellement ces énigmes : ainsi la métamorphose animale, n'est plus un rêve ou une hypothèse, elle est le destin du héros d'une nouvelle fameuse ; Woolf en fit quelques unes des obsessions de ses peronnages, au travers de leurs pereptions et leurs songeries ; Beckett étendra leur emprise au domaine de la veille, ses héros les éprouvant sur un mode grotesque et carnavalesque.

Dans ce faisceau de mystères, la transfiguration de soi est le plus fécond, le plus souvent traité, parce qu'il a un lien évident avec la création littéraire : écrire, c'est devenir autre que soi disait déjà Balzac.

Bien sûr, il serait artificiel de réduire ces cinq auteurs à une seule interrogation, de leur prêter une démarche similaire : cette thématique n'a ni le même poids, ni la même fonction, dans leur oeuvre. Ce mythe d'autocréation est central chez Hesse et Proust, où il engendre des formes littéraires originales ; plutôt affleurant chez Woolf et Musil, et dans une situation intermédiaire chez Beckett. [fin page 398]

Dans sa méthode, l'analyse de Laurent Mattiussi aurait peut-être gagné en cohérence et en lisibilité, d'isoler l'examen de chaque auteur. En mettant sur le même niveau tous ces écrivains, en traitant leurs textes comme une seule nappe homogène de sens, l'originalité de leur écriture s'évanouit et finalement la logique spécifique de leur figuration, leur traitement de l'invention de soi. Sur le plan conceptuel, son refus de confronter sa notion d' « invention de soi » avec les différentes théories de l'autofiction, lui fait sûrement manquer un échange fructueux, une mise en perspective plus fine.

Tel quel, son essai a le mérite d'ouvrir une fenêtre originale sur l'utopie littéraire de la fiction de soi, alors que la critique journalistique et parfois savante, ne cesse de confondre autofiction et roman autobiographique ; d'appréhender l'autofiction comme une forme simple, alors qu'elle est manifestement complexe ; de penser son histoire comme toute récente et d'enchaîner son destin à celui de la tradition autobiographique.

V. Colonna

Paris