home

|

editorial committee

|

past issues index

|

subscriptions


forum

|

articles

|

review articles

|

collective works

|

books

|

books received

 


LR/RL


Stefan Neuhaus, Sexualität im Diskurs der Literatur. Verlagsgemeinschaft : A. Francke Verlag, 2002 ; 207 pp. ; ISBN : 3772033318 ; €29.90


La sexualité dans le discours littéraire — que peut bien nous évoquer un tel titre ? Le Marquis de Sade, Georges Bataille, ou éventuellement Anaïs Nin et Henry Miller ? Les plaisirs d'une lecture excitante, ou plutôt la révélation littéraire de pratiques sexuelles inhabituelles ?

Dans son étude d'une trentaine d'œuvres de l'histoire littéraire allemande, française, anglaise et américaine depuis le 18e siècle, Stefan Neuhaus traite de questions un peu moins piquantes, mais non moins intéressantes. Comment la littérature s'inscrit-elle dans le discours sur la sexualité d'une société donnée ? Reproduit-elle les normes en vigueur ou contribue-t-elle, bien au contraire, à « saper » les idées et les [fin page 404] comportements prédominants à telle ou telle époque ? Neuhaus soutient que certaines œuvres pratiquent l'analyse du discours « avec d'autres moyens », c'est-à-dire des moyens littéraires et non politico-sociologiques. La thèse centrale de l'auteur consiste à compartimenter les textes littéraires en deux catégories : la première regroupe ceux qui s'inscrivent parfaitement dans le discours sur la sexualité prédominant et qui renforcent donc son pouvoir ; la seconde concerne les œuvres qui établissent une distance esthétique par rapport à ce discours et qui, de ce fait, produisent des effets subversifs ou sont capables d'en produire.

Dans ses recherches, Neuhaus se base sur le concept de discours, tel que Michel Foucault l'a développé, et qu'il expose dès la première partie de son livre. Selon Foucault, dit Neuhaus, le pouvoir dans une société donnée est identique à une structure complexe, qui n'est pas homogène ou qui ne l'est que d'un certain point de vue, et que Foucault appelle le discours. Foucault observe que le discours comporte toujours un élément anarchique et que, dans chaque société, un réseau de procédures d'exclusion se met en place pour s'y opposer. Il existe deux domaines dans lesquelles ce réseau destiné à contrôler le discours est particulièrement dense : la sexualité et la politique.

L'auteur retrace, à partir de l'œuvre de Foucault, la genèse du discours sur la sexualité depuis Platon. Il souligne la dominance masculine de ce discours, élément caractéristique et constant, largement discuté par ailleurs dans le cadre des gender studies. Si l'on étudie le discours actuel sur la sexualité, on constate qu'une réglementation, différente certes selon les époques mais non moins persistante, le divise en un discours de surface, accepté et approuvé par la société, et un discours de profondeur, dont la fonction est compensatoire et soutien du premier.

La pierre de touche dont Neuhaus se sert pour mesurer le potentiel soit stabilisateur soit critique d'un texte littéraire reste le regard masculin qui, en tant que partie intégrante du « regard hiérarchique » (Foucault), contribue à discipliner les membres d'une société. Ce qui intéresse l'auteur est de savoir dans quelle mesure les textes littéraires mettent en scène cette technique de soumission, ce regard masculin — soit pour le reproduire et ainsi le renforcer, soit pour le subvertir en le mettant à nu. Parmi les nombreuses œuvres dont traite Neuhaus dans son étude, il ne sera question ici que de quelques-unes.

Neuhaus montre qu'au 18e siècle déjà, les romans Moll Flanders de Daniel Defoe et Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos contribuent à saper la morale sexuelle en vigueur caractérisée par la dominance masculine, la vie de couple et le « planning familial », préfiguration pertinente du discours actuel sur la sexualité. Au 20e siècle, une œuvre comme Amanda herzlos de Jurek Becker révèle la persistance de [fin page 405] cette double structure d'un discours de surface et d'un discours de profondeur, même si elle est actuellement moins rigide. D'autre part, le roman de Becker montre que les individus ont la possibilité, dans le domaine privé, de ne pas s'adapter aux structures du discours officiel — du moins dans le monde de fiction créé par l'auteur. La vision que nous offre Becker, c'est-à-dire la plus grande liberté possible au sein du couple et le plus de respect possible envers le partenaire apparaît comme « utopische[s] Moment am Ende des Diskurses » (88).

C'est dans le récit Mimili (1819) de H. Clarens (pseudonyme de l'auteur suisse Carl Heun) que Neuhaus détecte la parfaite mise en scène du regard masculin. La satisfaction sexuelle du héros de Clarens se nourrit entièrement de l'observation voyeuriste d'une jeune fille et ne nécessite pour cela aucunement le passage à l'acte à l'intérieur du récit. L'auteur ne blesse pas non plus la morale publique de part son lexique qui reste suggestif. Le discours de profondeur tel qu'il est déployé dans cette œuvre ne s'oppose donc aucunement au discours de surface caractérisé par la dominance masculine mais au contraire le soutient par sa fonction compensatoire. En revanche, le roman Der Mann im Mond oder der Zug des Herzens ist des Schicksals Stimme de Wilhelm Hauff répond de manière tellement exagérée aux règles et conventions du roman d'amour qu'il apparaît comme sa parodie et subvertit du même coup certains clichés du regard masculin. Les deux tendances persistent jusque dans la littérature actuelle.

Neuhaus dresse le constat d'une radicalisation du regard masculin dans certains textes littéraires. Il cite Elfriede Jelinek qui, dans son roman Lust, emploie les moyens de la pornographie pour entreprendre une critique fondamentale des comportements masculins. Le regard masculin est présenté ici comme étant l'instrument destiné à dégrader la femme à l'état d'objet et à la déshumaniser. Neuhaus signale pourtant le risque d'une lecture affirmative puisque non consciente du potentiel critique de Lust. Cette interprétation pourrait résulter du fait que Jelinek refuse de donner des commentaires explicites à l'intérieur de son roman.

Le lien entre la sexualité et la politique tel que l'établissent bon nombre de textes de fiction occupe une place importante dans l'étude de Neuhaus. Citons à titre d'exemple Medea. Stimmen de Christa Wolf. Ce roman a été perçu comme traitant du rapport entre la République Démocratique d'Allemagne, qui a disparue en 1990, et la « victorieuse » République Fédérale d'Allemagne. Neuhaus propose une lecture plus générale de ce texte. D'après lui, Wolf suggère dans Medea l'interdépendance du discours politique, du discours sur les rapports entre les sexes ainsi que du discours sur la sexualité. Sous cet angle, les structures du mythe de Médée se révèlent être des structures de pouvoir. Pourtant, le roman de Wolf ne nous livre pas [fin page 406] de mode d'emploi qui permettrait de changer ces structures de pouvoir existantes. Neuhaus souligne le rôle actif du lecteur dans cette affaire : « Die Veränderung von Struktur und zwischenmenschlichem Zusammenleben ist… nicht Aufgabe der Literatur, sondern ihrer Leser » (178).

L'étude de Neuhaus sur le discours de la littérature en matière de sexualité nous invite donc à une redécouverte d'une trentaine d'œuvres de fiction sous un aspect resté jusque-là, dans une certaine mesure, caché. Cette relecture se révèle tout à fait stimulante. Je ne puis toutefois m'empêcher de remarquer, à propos du parti pris de l'auteur s'agissant de choisir les textes de fiction pour son étude (« Beispiele einer Dominanz der Frau oder des Weiblichen dürften [in der fiktionalen Literatur] selten sein und sollen aus diesem Grund weitgehend ausgespart bleiben », 141) : depuis quand la rareté sert-elle de critère d'exclusion ?

Ingrid Streble

Saarbrücken & Paris