| |||||||||||||||||||||||||||||||
LR/RL Copyright © by the International Comparative Literature Association. All rights reserved.
Literary Research/Recherche littéraire 20.39-40 (2003): 354-356 Yves Clavaron, Inde et Indochine — E. M. Forster et M. Duras au miroir de l'Asie. Paris : Honoré Champion, 2002 ; 318pp. ; ISBN : 2745303651 ; FF380.00 Au premier abord on peut s'étonner de trouver une étude de littérature comparée consacrée à E.M. Forster et Marguerite Duras. Ces deux écrivains sont dissemblables par leur époque (Forster est né dans l'Angleterre victorienne en 1879, Duras en 1914 en Indochine, colonie de la France à l'époque, aujourd'hui Vietnam) ; par leur milieu, cossu et bourgeois, plus tard académique (Cambridge) dans le cas de Forster, la marge des colonisateurs pour Duras comme fille d'une institutrice pour indigènes qui, ayant perdu son mari jeune, se trouve à un niveau bas dans la hiérarchie de la société coloniale ; par leur expérience de l'Asie — celle de Forster en son amitié avec [fin page 354] un jeune Indien, Masood, dont il est professeur de latin en Angleterre et en deux voyages en 1912 et en 1920 comme visiteur d'un ami appartenant à l'élite musulman et comme hôte d'un maharajah hindou, tandis que Duras a vécu une enfance et une adolescence plutôt difficiles en Indochine, pays qu'elle a quitté définitivement en 1930 pour retourner en France. Forster a créé son uvre littéraire jeune et a choisi de renoncer à l'écriture créatrice sinon à la vie littéraire en 1924 après la publication de A Passage to India (Route des Indes) ; Duras a atteint l'apogée de sa vie créatrice dans la deuxième moitié de sa vie. La vie privée, les thèmes, les styles de ces deux auteurs sont bien différents. Et pourtant, il y a un point de convergence : le motif asiatique. Dans son étude lucide et intéressante Yves Clavaron étudie ce motif en profondeur en se servant de la métaphore du miroir pour élucider l'influence, le rapport et l'importance de l'Asie qui se trouvent dans l'uvre et la personnalité de Forster et de Duras. Clavaron postule que Forster et Duras sont « minés dans l'intérieur par un déséquilibre d'ordre personnel » (15) et que « le motif asiatique constitue à la fois un révélateur de l'identité de l'artiste, un catalyseur de sa fonction d'écrivain et un instrument cathartique » (16). Dans une première partie pour aider le lecteur à se mettre dans le contexte, Clavaron décrit la situation coloniale (créée par les Anglais en Inde, par les Français en Indochine) et donne des renseignements biographiques des deux auteurs. Il discute aussi leur attitude envers le colonialisme. Tous les deux sont contre — Forster se centrant plus sur les luttes politiques, Duras sur l'exploitation économique. Dans la deuxième partie l'auteur commence à filer la métaphore du miroir. Des chapitres intitulés « miroir de la séparation, de contestation, de désespérance » étudient la situation coloniale, conflictuelle, ambivalente entre deux sociétés, européenne et indigène qui se voient mutuellement comme une altérité. Les Anglais en Inde reconstituent dans leur vie une atmosphère britannique qui leur permet « de nier la déroutante réalité indienne » (88) ; les Français vivent dans un monde d'oisiveté et de monotonie qui « dégénère vite en neurasthénie, l'alcoolisme, opiomanie ou adultère » (89). La vraie communication et la relation authentique entre colonisateurs et colonisés sont impossibles. Clavaron va démontrer comment Forster et Duras essaient d'« écrire la différence pour réduire une irréductible distance » (106). Ensuite Clavaron aborde dans la section "L'Asie sous le miroir de Forster et de Duras" l'analyse littéraire et stylistique de l'uvre de ses deux auteurs en se concentrant sur A Passage to India pour Forster, sur Un Barrage contre le Pacifique et L'Amant pour Duras. Cette partie est peut-être la plus intéressante du livre — une étude originale et perspicace [fin page 355] de la conception de l'Asie de Forster et de Duras, leur refus du stéréotype et de l'exotisme traditionnel, leur usage de l'ironie et de la satire, leurs personnages réalistes mais aussi des symboles poétiques, leur usage de l'espace, leur mode de narration et la musicalité de leur écriture. Clavaron propose et démontre que le roman de Forster est construit sur le modèle de la symphonie classique tandis que Duras fait usage de la technique de la fugue et des leitmotivs. Par tous ces moyens nos deux auteurs auront essayé de « saisir l'Inde et l 'Indochine dans leur écriture » (169). La section suivante du livre de Clavaron est de nature psychanalytique. Il essaie de reconstituer l'effet de l'Asie sur le moi intime et profond de Forster et de Duras. Forster aura pris pleinement conscience et aura fait face à son homosexualité grâce à son expérience indienne. Duras ayant eu une adolescence malheureuse et traumatisante dans un contexte asiatique « ne cesse de réécrire son histoire sous diverses formes comme pour l 'exorciser » (226). Le résultat final est bénéfique. Pour Clavaron « Leur moi, dissous et mis à nu par le miroir asiatique, tente de se restructurer et de retrouver une unité perdue » (227). Cette partie du livre pourrait ouvrir la voie à un débat ainsi que la dernière section consacrée aux concepts et aux doctrines d'hindouisme et de bouddhisme. Clavaron admet que les deux romanciers n'ont pas adhéré aux religions asiatiques mais il trouve que vers la fin de leur vie « ils semblent avoir intégré un état d'esprit qui les rapproche d'une sérénité que l'on pourrait qualifier d'orientale » (231). Le livre de Clavaron présente une étude admirablement structurée et perspicace de Forster et de Duras et de l'importance du motif de l'Asie dans leur uvre. Sa recherche impeccable est reflétée dans une bibliographie exhaustive très utile. Son analyse et son interprétation sont toujours stimulantes et le fil conducteur à travers le livre de la métaphore du miroir est très bien manié et présenté d'une manière originale. Le style est élégant, moderne mais accessible sans tomber dans le verbiage parfois quasi impénétrable de la critique sémiotique et postmoderne. L'Inde et l'Indochine est à recommander aux spécialistes de la critique littéraire et au public général cultivé.
|